Gévaudan et la cryptozoologie
De l'Institut Virtuel de Cryptozoologie
Jean-Jacques Barloy
En 1979, je me suis demandé si l'informatique ne pouvait pas apporter un éclairage nouveau à l'énigme de la Bête du Gévaudan. A l'époque, Internet était encore ultra-confidentiel, et même les ordinateurs semblaient, eux aussi, mystérieux, pour le plus grand nombre... Aussi l'opération "Bête du Gévaudan dans l'ordinateur" rencontra-t-elle un assez grand succès médiatique. L'analyse informatique fut l'oeuvre de Richard Tomassone, directeur du Département de Biométrie de l'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique).
J'avais mis en fiches les 130 victimes de la Bête en indiquant, pour chacune d'elles (dans la mesure où on les connaît), le nom de la victime, son sexe, son âge, la localité, le type de l'endroit, le type de blessure, la date et l'heure de l'attaque.
Il est impossible de résumer ici l'analyse de mes fiches (Barloy 1980). Disons que ce travail disculpait totalement les loups : la thèse du loup géant, chère aux dictionnaires, s'effondrait. Le seul fait que quinze des cent morts aient été décapités mettait, à lui seul, les loups hors de cause. Et puis, le style des agressions avait évolué au cours des trois années, évolution peu compatible avec le comportement d'une espèce sauvage.
La thèse d'une affaire criminelle, déjà avancée par des historiens perspicaces, prenait au contraire un nouveau relief. Plus exactement, deux phases paraissaient se dessiner.
D'abord, les crimes auraient été commis par un assassin solitaire, véritable loup-garou, sorte de Jack l'Eventreur. Ce dernier, dit-on, aurait appartenu à la famille royale britannique. Le loup-garou en question, pour sa part, aurait été l'ancêtre d'un des derniers présidents de la République...
Ensuite, serait entrée en action l'étrange famille Chastel, agissant par animaux interposés, de redoutables molosses et surtout des hybrides de chiens et de loups : en effet, les deux "Bêtes" tuées avaient une tache blanche au poitrail -- le signe de l'hybride.
On peut aller plus loin et imaginer que les Chastel, manipulés par les Huguenots, auraient lancé leurs bêtes sur des Catholiques exclusivement : il se serait agi des derniers soubresauts des luttes entre Protestants et Catholiques, longtemps féroces dans la région.
Il y a eu en France, au cours des siècles, d'autres affaires comparables, bien que moins meurtrières. Leur solution est manifestement du même ordre.
Classiquement, donc, les loups étaient tenus pour les coupables. Or, tous les zoologistes s'accordent à dire que le loup n'attaque pratiquement jamais l'homme. Bien au contraire, il le fuit. Le thème du loup mangeur d'hommes étant essentiellement français, d'aucuns en sont venus à imaginer que seuls les loups de France avaient manifesté un tel comportement ! De même, le thème du loup-garou, homme changé en loup, est surtout français (nous avons vu qu'il pouvait exister de vrais loups-garous, cannibales atteints de lycanthropie). Celui de la Bête, qui recoupe ces deux thèmes, est également, nous l'avons dit, très français.
Bref, c'est la peur de la nature sauvage qui transparaît dans ces thèmes, une peur qui s'est particulièrement cristallisée sur certaines espèces comme le loup.
Les cryptozoologistes seront peut-être déçus : point de créodonte ni de Machairodus derrière la Bête du Gévaudan. Les problèmes qu'elle pose n'en demeurent pas moins passionnants.
De nos jours, des "Bêtes" apparaissent toujours dans les campagnes françaises, mais elles ne tuent que des moutons ou d'autres animaux. La plus célèbre a été la Bête des Vosges, en 1977. Chiens errants, fauves évadés, animaux dressés par de mauvais plaisants, parfois loups sauvages, expliquent ces affaires.
Les vieux démons ne sont pas près de mourir. L'arrivée de loups italiens dans le Parc National du Mercantour a provoqué une levée de boucliers de la part des éleveurs, chasseurs, etc., qui n'ont pas craint d'invoquer la mise en danger de la vie... humaine.
Car une Bête monstrueuse, dans l'inconscient collectif, se profile toujours derrière les loups, avec lesquelles elle n'avait pourtant rien à voir.